dimanche 27 janvier 2013

"La théorie du chien perché"



A la base, je cherchais juste un livre court pour accompagner ma traditionnelle pause-thé du samedi après-midi à Monpatelin. La couverture de celui-ci m'a fait de l'oeil sur les tables de la Fnac. Je me suis dit qu'avec un Babel, je ne prenais pas beaucoup de risques. 

Et à la place, j'ai pris une grosse claque. 

"J'aime pas quand j'ai les mains sales. J'aime pas surtout quand c'est du sale qu'on voit pas. Du sale de microbe, tout petit, qui peut se coller sur mes doigts me rentrer sous la peau me faire mourir je sais pas.
Je peux pas rien toucher. Je peux pas. Y faut bien que je touche des choses.
Je lave ces mains au savon je frotte tous ces doigts et encore et encore. (...)
Après quand ces mains sont propres je ferme ce robinet. 
Oui mais si ce robinet est sale? 
Après, je sèche ces mains. 
Oui mais cette serviette pour essuyer les mains si elle est sale? Si elle est pleine de sale qu'on voit pas? Du sale couleur propre? 
Je sais pas comment y faut faire. Je lave je lave et après je fais quoi? (...)
Des fois j'entends que ça, cette voix dans ma tête. Cette voix pour aller se laver les mains, pour vérifier l'étricité, pour avoir peur du sale de serviette et de robinet, cette voix qui me trouille, cette voix pour se sentir mal."

"Je suis plein d'autres, aussi", première des deux nouvelles qui composent cet ouvrage, est narré par Juliette, une fillette que l'on devine autiste. Bourrée de troubles obsessionnels compulsifs, elle passe le plus clair de son temps dans un foyer d'accueil et ne parle jamais. Parfois, juste, elle criiiiiiiiie. Les gens la croient débile; Juliette obéit seulement à une autre logique que la plupart d'entre eux. Elle vit dans un monde où elle peut marcher sur les petits carreaux mais où les gros sont des attrapes, où les rayures sont permises mais seulement sur les verres, où aller à gauche est dangereux, où il faut compter les choses et se taper la tête contre les murs pour empêcher qu'un événement horrible se produise. Par contre, les lapins, elle a le droit. 

Juliette porte un regard lucide et parfois acerbe sur ce qui l'entoure; elle éprouve de vives émotions mais ne sait pas les exprimer de manière conventionnelle. "C'est des bisous tout coincés sur ma bouche comme les mots qui sortent pas. Des bisous trop gros pour sortir, alors ça va dans mes pieds dans mes mains. Et je tape je griffe." Un mur se dresse entre elle et le reste du monde; pourtant, sa force de caractère n'invite pas à l'apitoiement, mais plutôt à l'émerveillement. Juliette se demande comment on dessine le doux et pourquoi tout est toujours si difficile. Juliette considère que si elle a réussi à prendre le bracelet accroché au bras d'un mannequin il est à elle, parce que "je m'ai donné du mal quand même. Je l'ai gagné. (...) Non je le lâche pas." 

Juliette épuise les adultes chargés de s'occuper d'elle. Et si on arrivait à se mettre à leur place, on comprendrait sûrement leur désarroi. Mais c'est impossible, parce que le temps de la lecture, la voix intérieure de Juliette s'impose comme la seule réalité. Son imaginaire est la cage dont elle ne peut s'échapper, l'univers-bulle hermétique qu'elle a créé et où elle nous enferme avec elle. Le pire, c'est qu'on n'a pas du tout envie d'en sortir, pas du tout envie de quitter cette enfant singulière à la fin des 70 pages que dure "Je suis plein d'autres, aussi". 

La seconde nouvelle, qui donne son titre à "La théorie du chien perché", est narrée par Etienne, un simple d'esprit livré à lui-même après la mort de sa mère et la disparition de son frère. Trouvant la vie d'humain trop difficile, il décide de devenir chien. Mais le toit de sa niche l'empêche de réfléchir, sans doute en arrêtant les pensées que Dieu lui envoie... Ici aussi, on rentre dans la tête de quelqu'un de "différent", et ici aussi, on est rarement tenté de s'apitoyer sur son sort. L'auteur fait preuve d'un énorme talent pour présenter le quotidien de ses deux personnages sous un angle décalé, mais sans aucun misérabilisme, voire avec une certaine poésie réaliste. Une lecture dont on ressort humainement plus riche. 

L'illustratrice Kelly Haigh a un site internet où on peut admirer, entre autres choses, une galerie consacrée à ses peintures de renards et une autre montrant ses travaux de taxidermie. Son style me fait un peu penser à celui de Mark Ryden...

3 commentaires:

^nelly p a dit…

Je l'ai ajouté à mon pense-bête. Merci beaucoup

Anonyme a dit…

Moi aussi...
Mais je compte lire d'abord "La tête en friche" (du même auteur je pense) après avoir fini "La boutique de la seconde chance" (que j'ai acheté grâce à ta judicieuse "critique")
Nathalie B.

ARMALITE a dit…

Hé hé, "La tête en friche" est dans mon panier Amazon ^^